La question d’Orient au 19ème siècle
par jean-paul kirkbride
PRELIMINAIRES
Définition
Le mot d’Orient signifie ici les territoires d’Europe (Péninsule des Balkans, Hellade, Archipel), d’Asie (Anatolie, Arménie, vallées du Tigre et de l’Euphrate, Syrie, Arabie), d’Afrique (Egypte, Tripolitaine), sur lesquels s’étend, au commencement du XIXe siècle, l’autorité réelle ou nominale du Sultan. La question d’Orient est celle de savoir à qui appartiendra l’héritage de l’homme malade. Car l’Empire ottoman se dissout rapidement : 1° par suite de la mauvaise administration ; 2° par suite du réveil des nationalités diverses, qu’il n’a su ni soumettre complètement, ni assimiler ; 3° par suite des intrigues et des excitations des grandes puissances voisines, surtout de la Russie.
Intérêts engagés
Cet héritage sera-t-il partagé entre les peuples des Balkans, qui, opprimés par lui, s’émancipent progressivement ? Ce serait remplacer la décrépitude par l’anarchie, vu les haines de races et de religions qui existent entre ces peuples. Sera-t-il régénéré par une autre puissance musulmane ? On a pu croire que l’Egypte était destinée à ce rôle. Mais les rivalités des grandes puissances européennes ont fait échec à ce projet. Sera-t-il démembré au profit de ces grandes puissances (Russie, Angleterre, au premier plan, puis Autriche, France, Italie, et, depuis peu, Allemagne) rendent cette solution plus dangereuse encore pour la paix générale. Le repos de l’Europe est ainsi mis en péril par le moindre incident des Balkans.
Préface de la question d’Orient sous la révolution et l’Empire
La vision de l’Orient semble avoir obsédé Napoléon ; la question d’Orient au XIXe siècle a été entrouverte par lui à plusieurs reprises : 1° Expédition d’Egypte, pour frapper l’Angleterre au coeur de sa puissance coloniale ; 2° Première alliance franco-russe, avec Paul Ier (1801) ; projet d’une expédition franco-russe dans l’Inde, par la Perse et le Turkestan ; 3° Envoi de Sébastiani à Constantinople (1806), pour défendre les Dardanelles contre la flotte anglaise de Duckworth ;4° Nouvelle alliance franco-russe, avec Alexandre Ier, à Tilsitt (1807), nombreux projets de partage de la Turquie et du monde, entre Tilsitt et Erfüth (1808).
L’EMANCIPATION DE LA GRECE (1820-1829)
A partir de 1815, la question d’Orient provoque une série de crises auxquelles se trouvent mêlées, dans des combinaisons très variées, les principales puissances européennes, et qui se terminent toujours par un affaiblissement de la puissance du Sultan ou par un démembrement de son empire.
La première de ces crises est la guerre de l’indépendance grecque. Elle a pour résultats (traité d’Andrinople 1829), la formation du royaume de Grèce, la concession d’une autonomie mal définie à la Serbie, à la Valachie et à la Moldavie, l’abandon aux Russes de plusieurs villes d’Arménie.
LE CONFLIT TURCO-EGYPTIEN (1832-1841)
Il eut pour cause l’irritation et l’inquiétude que causaient à Mahmoud les progrès et l’ambition de son vassal, Mehemet-Ali, réformateur heureux et politique entreprenant. La première phase de la lutte tourna à l’avantage de Mehemet ; son fils, Ibrahim-Bey, vainqueur des Turcs à Homs, Beilam, Konich (1832), marchait sur Constantinople ; la médiation de la France et de l’Angleterre l’arrêta (traité de Kutayeh, 1833). Mehemet reçut pour prix de ses succès les quatre pachalikats de Syrie et le district d’Adana qui lui ouvrait l’Anatolie. Les Russes que, dans son affolement, Mahmoud avait appelés à son secours, ne se retirèrent qu’après avoir obtenu du Sultan la promesse de fermer les Dardanelles aux vaisseaux de guerre de toutes les puissances (traité d’Unkiar-Skelessy, 1833).
La deuxième phase de la lutte faillit consommer la ruine de l’empire ottoman et mettre le feu à l’Europe. Mahmoud préparait sa revanche : en 1839, il lança une armée sur la Syrie. Mehemet-Ali, qui prévoyait cette attaque, écrasa les Turcs à Nezib. Presque au même moment, Mahmoud mourrait, laissant le trône à son jeune fils, Abd-ul-Medjid ; la flotte turque était livrée aux Egyptiens par le Capitan-Pacha, Achmet ; Ibrahim-Bey marchait de nouveau sur Constantinople.
Les grandes puissance, un moment d’accord pour sauver la puissance ottomane, se divisèrent bientôt : sous l’inspiration de l’Angleterre, une véritable coalition se forma entre les quatre, les alliés de 1814, contre la France et son protégé, Mehemet-Ali. La question d’Orient (1840), le duel de Palmerston et Thiers, le réveil du sentiment national en Allemagne et des idées belliqueuses en France (1840). Malgré les bruyantes manifestations du pays, Louis-Philippe recula devant la perspective d’une grande guerre ; après un simulacre de résistance, Mehemet-Ali céda à l’ultimatum des quatre. Il perdit la Syrie et garda l’Egypte. Le concert européen fut rétabli, et ce fut la Russie qui en paya les frais, car la Convention des Détroits (1841) ferma le Bosphore, comme les Dardanelles à toutes les puissances.
LA GUERRE DE CRIMEE (1854-1855)
La querelle des moines latins et grecs, à propos des Lieux-Saints ne fut que l’occasion de cette crise. La cause véritable est dans l’ambition impatiente de Nicolas Ier. Il s’inquiétait des réformes opérées en Turquie (Tanzimat) ; il proposa à l’Angleterre de prendre des dispositions en vue de la succession de « l’homme malade ». L’Angleterre n’osa pas risquer cette aventure et, décidée à protéger la Turquie, elle chercha un allié : ce fut Napoléon III, qui avait des griefs personnels contre le Tsar et des raisons particulières de désirer une guerre. L’orgueilleuse ambassade de Mentschikof à Constantinople (1853) hâta la rupture. Un peu plus tard, le Piémont se joignit aux alliés.
La guerre, marquée par le siège mémorable de Sébastopol, se termina par le traité de Paris (1856). L’autonomie de la Moldavie, de la Valachie, de la Serbie, du Monténégro, était réglée et garantie par les puissances ; la Russie perdait la Bessarabie ; la mer Noire était neutralisée. Ce dernier article (article X) était le plus dur pour la Russie. Elle attendit son heure, et, en 1870, profitant du désarroi de l’Europe pendant la guerre franco-allemande, elle déclara qu’elle reprenait son droit de navigation sur la mer Noire.
LA GUERRE TURCO-RUSSE (1877-1878)
Campagnes des Balkans et d’Arménie (1877-1878)
La guerre des Balkans fut le choc violent du panslavisme et du panislamisme, également surexcités. A Constantinople le fanatisme religieux se réveillait (drames de palais, massacres de Bulgarie, comédie des réformes). En Russie, l’opinion s’exaltait en faveur des Slaves opprimés et poussait Alexandre II dans la lutte déjà engagée par les Serbes (1877). L’Europe anxieuse n’osait s’interposer et demeura spectatrice du duel : il fut court et acharné, et peu s’en fallut que la Turquie n’y périt. La guerre sembla, du reste, terminée tout à l’avantage de la Russie par le traité de San-Stefano ; mais presque aussitôt après, le Congrès de Berlin (1878) en modifia profondément les dispositions et frustra en partie les Russes du prix de leur victoire (notamment en ce qui concernait la Bulgarie et les conquêtes en Arménie). De toutes façons, c’était un nouveau démembrement de l’Empire ottoman : création de la Bulgarie, demi-autonomie de la Roumélie orientale ; la Bosnie et l’Herzégovine à l’Autriche ; la Dobroudja, à la Roumanie ; Chypre, à l’Angleterre ; partie de la Thessalie, aux Grecs. Le Monténégro, la Serbie, la Roumanie, érigés en Etats souverains, ces deux dernières bientôt en royaumes. La paix de l’Orient et de l’Europe est sans cesse menacée par quelque crise : question crétoise et guerre turco-grecque (1896), massacres d’Arménie (1898), troubles en Macédoine (1902), etc...
